Le caméléon, champion de l'adaptation

Pour un HPI, l’adaptation présente des risques

A l’heure où le questionnement sur la mesure de l’intelligence est à nouveau sur le devant de la scène, la citation d’Einstein qui circule m’amène à vous parler de l’adaptation des HPI. Parmi les caractéristiques qui ressortent à propos des personnes douées, on cite souvent une grande capacité à s’adapter. Ce billet de blog évoque rapidement ce point saillant mais tente surtout d’éclaircir pourquoi l’adaptation présente des risques pour les HPI. Vous savez bien que nous faisons tout en mode « trop »… 😉

« La mesure de l’intelligence est la capacité de changer. »

Albert Einstein (1879 – 1955)

Très populaires et très critiqués, les tests de QI n’ont cessé de progresser dans les dernières décennies. Mais le « business des surdoués » a récemment connu un développement très rapide. Nicolas Gauvrit, psychologue et mathématicien français spécialisé en sciences cognitives, met en garde dans une interview publiée dans Le Point en septembre 2019. Les tests de QI sont également décriés pour la nature de leur évaluation de l’intelligence.

Un lieu commun ?

L’approche d’Einstein se base davantage sur une plasticité de l’esprit que sur une capacité cognitive spécialisée. Les HPI sont réputés capables de s’adapter rapidement aux situations. Comment expliquer ce trait de personnalité ? Peut-on parler d’une forme de sur-adaptation des HPI en comparaison avec les personnes neurotypiques ?

La plupart des personnes douées bénéficient de deux aptitudes qui, selon moi, leur confèrent des capacités d’adaptation : l’extra-lucidité et l’hyper-émotionnalité (à ne pas confondre avec l’hyper-sensibilité trop souvent prise pour de l’hyperesthésie, une sensibilité extrême des cinq sens). Les hauts potentiels perçoivent, souvent malgré eux, des signaux subtils autour d’eux. C’est la base de l’intuition. Ce sont des informations souvent invisibles, des ressentis, des attitudes non verbales, des inflexions dans les voix, des mouvements furtifs des yeux, des mimiques quasi-imperceptibles, etc.

Un HPI est rarement dans l’impasse.

Ces informations s’inscrivent dans leur esprit plutôt inconsciemment. Leur capacité d’analyse plus grande digère ces signaux et formule des connexions entre eux qui débouche sur de nombreuses hypothèses. Ces “possibles” forment une extra-lucidité. Imaginez que vous voyez toujours l’ensemble d’un tableau, même quand on ne parle que d’un détail. C’est ce que les manager appellent “Big picture”, voir en grand.

Cette vision plus grande fournit aux HPI des pistes supplémentaires pour résoudre un problème, un blocage ou, par empathie, s’identifier aux autres. Pourquoi s’identifier aux autres ? Parce que, parmi les hypothèses que le cerveau a produites, il y a aussi celle qui se met dans les chaussures de l’autre. Bref, un HPI en bonne santé est rarement dans l’impasse. Mais n’allez pas vous méprendre, ça ne signifie pas qu’il fera le bon choix à tous les coups. Le surdoué a aussi besoin d’un environnement qui le cadre pour exprimer tout son potentiel. L’adaptation fournit des avantages évidents mais il y a aussi des risques pour nous, les HPI, et pas des moindres.

Des avantages certains

La résilience est la capacité de retourner à un état antérieur. C’est valable pour les matériaux, pour les organisations et pour les être humains. Le premier à décrire précisément la résilience en psychologie est Boris Cyrulnik. Vous pouvez lire une interview à ce sujet sur le site de Psychologies. Pour lui, la résilience est la capacité à vivre, à réussir, à se développer en dépit de l’adversité. Parmi les trois facteurs favorables, il pointe le tempérament (de l’enfant mais on peut généraliser).

Il précise : « un tempérament souple, confiant, capable d’aller chercher de l’aide à l’extérieur, est mieux armé. » L’aptitude des HPI à envisager de nombreuses réponses les prédispose donc à une plus grande résilience. Mais ce n’est pas systématique car la confiance en soi joue aussi. Et de ce côté-là, les HPI ont souvent du mal à acquérir une estime de soi solide dans un monde qui les juge si différents.

Deuxième avantage d’une capacité d’adapation : la créativité. Pas besoin de vous écrire un long paragraphe, vous aurez rapidement compris que, quand on peut envisager de nombreuses solutions, on entrevoit souvent celles que les autres ne voient pas. Ajoutez à cela un goût prononcé pour l’innovation et l’invention et vous obtiendrez une aptitude développée à s’aventurer « là où aucun homme n’est jamais allé 👽 ».

Des inconvénients majeurs

Pour un HPI, l’adaptation présente aussi des risques. Vous avez évidemment compris pourquoi l’image de ce billet est un caméléon. Comme lui, la personne HPI est capable de s’adapter à son environnement, y compris si ce dernier est psychologiquement toxique. Au travail, cette volonté de faire face à tous les imprévus la conduit fréquemment dans le rouge. Si nous ajoutons à cela un perfectionnisme très développé, le risque est grand d’arriver à un stade de “tilt” personnel : le burn-out.

Côté sentimental, le haut potentiel peut se mettre en situation de vulnérabilité avancée, notamment si sa route croise une personnalité manipulatrice. Souples et compréhensifs, les surdoués sont des proies de choix pour les pervers narcissiques. Comment échapper à cette emprise quand on est HPI ? Grâce à la résilience. Grâce à la méfiance aussi. Sur ce point, chacun aura certainement un avis ou un témoignage. N’hésitez pas à réagir ou à compléter dans les commentaires.

Enfin, et ça serait plutôt un effet secondaire qu’un risque : les HPI sont fortement sujets à des crises existentielles. Faut-il y voir une conséquence d’une hyper-lucidité qui les conduit à ne pas avoir d’illusions sur la réalité ? Il y a dans une citation de Blaise Pascal toute l’étendue du questionnement potentiel du HPI sur le monde.

Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même. Aussi qui ne la voit, excepté de jeunes gens qui sont tous dans le bruit, dans le divertissement et dans la pensée de l’avenir. Mais ôtez leur divertissement vous les verrez se sécher d’ennui. Ils sentent alors leur néant sans le connaître, car c’est bien être malheureux que d’être dans une tristesse insupportable, aussitôt qu’on est réduit à se considérer, et à n’en être point diverti.

Blaise Pascal (1623 – 1662)

Cette phrase sur la vanité du monde m’a toujours plongé dans des abîmes de réflexion qui me déconnectent de la réalité. Le monde est vain, pourquoi tout ce bazar, alors ? Typiquement, ce chemin de pensée peut provoquer chez une personne haut potentiel un état de blues ou de contemplation qui s’apparente à une crise existentielle. Un spleen, un blues. Comment s’en sortir ? On ne peut pas, c’est inhérent à la capacité d’abstraction et de réflexion des HPI. La seule possibilité est de ne pas entrer dans ces questions philosophiques et existentielles.

Peut-on piloter sa capacité d’adaptation ?

Doit-on en conclure qu’on ne peut pas diminuer les risques de l’adaptation quand on est HPI ? De mon point de vue, on ne peut pas s’empêcher de penser à toutes les possibilités pour toutes les situations quand on est HPI. Quand le cerveau s’empare d’un sujet, il est difficile de l’arrêter en cours de route. Mais il est possible de piloter cette aptitude. Certains utilisent la méditation, d’autres la sophrologie, le sport ou l’art. Tout ce qui occupe l’esprit à autre chose. Il est sain de pouvoir s’offrir des plages de rien. Ou de presque rien.

Avoir conscience du mécanisme d’adaptation est la première étape vers la possibilité de ne pas se laisser embarquer par lui. Personnellement, je parviens rarement à détecter les situations dans lesquelles je m’adapte alors que je devrais plutôt réagir. Dans un second temps, après analyse, je m’aperçois que l’adaptation n’est pas le bonne solution. Des exercices de pleine conscience peuvent certainement aider en ce sens.

La sur-adaptation dans le collectif

Avant de clore de (trop) long billet, je voudrais évoquer le cas de l’adaptation dans un groupe social. Donald Winnicott, psychanalyste du début du XXè siècle, a développé le concept de vrai-self et faux-self. Vous pouvez lire l’explication de Wikipédia mais je vous conseille plutôt de lire l’excellente description sur le site de Chloé Romengas. Chez les HPI, le faux-self protège le vrai-self dans un environnement non sécure.

A trop essayer de plaire aux autres, à trop vouloir gommer la différence, on s’interdit inconsciemment d’être soi-même.

Chloé Romengas, Rayures et ratures.

Le risque de laisser son faux-self prendre trop de place est de rendre sa vraie personnalité inaccessible. Donc de se perdre et de n’être aux yeux du monde qu’une image artificielle de soi. A terme, on perd alors le lien avec ses émotions pour finalement correspondre tout le temps à une personne qui convient à son environnement. Vous le voyez, si on n’en a pas conscience, l’adaptation permanente présente des risques pour les HPI.

Signature

Laissez un commentaire pour engager la discussion.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Retour haut de page
%d blogueurs aiment cette page :